Synopsis :
Critique Presse :
« Minotaure », un précis inexorable de la décomposition d’un pays »
Le Russe Andreï Zviaguintsev met l’esthétique de son film, tourné en Lettonie, au diapason de la noirceur morale qu’il dépeint.
(…) Rencontré en février 2023, le cinéaste était encore terriblement affaibli, mais pas au point de ne pouvoir qualifier l’invasion en ces termes : « J’étais dans ma clinique berlinoise lorsque ma femme me l’a annoncé : je n’ai pas voulu y croire. Je faisais partie de ceux qui croyaient à une démonstration de force sans conséquence. Cette guerre est une catastrophe humaine pour l’Ukraine, et civilisationnelle pour la Russie. Nos destinées viennent de brutalement bifurquer et pour très longtemps. Nous ne rentrerons plus de sitôt dans le concert des nations. »
A Paris, il se remet lentement et élabore Minotaure qui, pour être tourné en Lettonie, se déroule de nouveau en Russie. Coproduit par Charles Gillibert et Nathanaël Karmitz, le cinéaste rameute pour l’occasion ses collaborateurs historiques, eux aussi exilés et disséminés aux quatre coins du monde. Même chose pour les acteurs, qui envoient leurs essais vidéo à Paris. Le film est ainsi dans la droite ligne de son œuvre antérieure, soit un précis inexorable et sombre de la décomposition d’un pays asservi par un pouvoir fondamentalement délétère, fondé sur le mensonge, la terreur et le meurtre.(…)
Or, l’une des grandes forces de ce nouveau film consiste à ne pas céder à la tentation de la colère et de la frontalité. Grand artiste pour cette raison, Zviaguintsev sait qu’on ne regarde pas, à l’image de la Méduse, la monstruosité en face, sauf à se faire dévorer soi-même. Aussi bien Minotaure procède-t-il de deux admirables pas de côté pour un film qui entend évoquer ce degré supplémentaire de l’infamie qu’est l’entrée de la Russie en guerre. Première décision : adapter La Femme infidèle (1969), l’un des chefs-d’œuvre de Claude Chabrol, version sardonique et crue du triangle amoureux, avec Michel Bouquet (le mari), Stéphane Audran (la femme) et Maurice Ronet (l’amant).
Deuxième décision : ne jamais montrer la guerre, mais ce qui y prépare et en fait le lit.(…)
Deux fils d’Ariane seront tirés par le réalisateur à partir de cet effondrement silencieux. Le premier, fidèle au film de Chabrol, est celui de la relation adultère menée par Galina en compagnie d’un jeune photographe, Anton, qu’elle rejoint l’après-midi dans son HLM. Gleb, soupçonneux, demandera à son chef de la sécurité de suivre sa femme et de lui donner le nom et l’adresse de l’amant. Dans un état presque second, il se rend chez ce dernier, et la tragédie survient. L’autre fil, plus politique, et pour le coup surajouté au scénario de Chabrol, est celui de l’inquiétude qui règne en ville après la demande par les autorités de l’Etat de procéder à une vaste campagne de recrutement obligatoire de futurs soldats à destination du front ukrainien.
Jacques Mandelbaum, in Le Monde, 19 mai 2026
Minotaur : tragédie majeure
Remake audacieux d’un des plus grands films de Claude Chabrol, Minotaure transpose l’austère sinuosité du cinéaste français dans la Russie contemporaine, mais se veut surtout une charge contre l’hypocrisie des puissants de ce monde.
En 1969 sortait La Femme infidèle, grand film vénéneux de Chabrol, centré sur la ronde mortelle entre un couple marié et l’homme qui s’immisce entre eux. Filmée comme une pure tragédie, portée par de longs et amples mouvements de caméra sur la villa bourgeoise du couple en pleine forêt, cette œuvre entretient une parenté certaine avec le cinéma gravement lyrique d’Andreï Zviaguintsev.
Après Faute d’amour (2017), qui sondait la déliquescence d’un couple à travers les yeux de leur enfant, le cinéaste revient à ce modèle familial pour mieux le déconstruire, le dévisager, le défigurer. Parfaitement lisse, le trio formé par Gleb (Dmitri Mazourov), Galina (Iris Lebedeva) et leur fils unique adolescent apparaît déjà comme une utopie décharnée, isolée du monde et de ses vices. À ceci près que le couple descend chaque jour en ville : Gleb pour se voir intimer d’envoyer ses salariés au front ukrainien ; Galina pour rejoindre en secret l’homme qu’elle aime.
Le cinéaste ne cherche pas à sauver moralement les apparences du masque social, autrement dit la vie de famille dans cette maison filmée comme un panoptique, où chacun des personnages se surveille et se contrôle. L’extérieur se lit alors comme l’envers du masque, le lieu d’une vérité inavouable pour l’un, pour l’autre et sans doute pour eux-mêmes.
À l’instar de Chabrol en son temps, Minotaure pose une question glaçante : jusqu’où peut-on aller pour préserver le masque ? jusqu’à quel degré d’aliénation ? Appliquée au contexte de la guerre en Ukraine, la réponse – tout aussi glaçante – n’en est que plus frontalement politique, car enfin Gleb fait partie des puissants de ce monde. Les pauvres, les chômeurs, les artistes, dont le « troisième homme » du récit est une forme de synthèse, sont sacrifiés sur l’autel de l’indifférence.
Un constat d’autant plus noir qu’il est filmé avec ce sens de la tragédie cher à Zviaguintsev, réduit à son essence muette : l’image d’un couple qui s’enlace dans l’obscurité, rien que l’obscurité.
David Ezan, in Trois couleurs, 19 mai 2026
«Minotaure» d’Andreï Zviaguintsev, adultère brûlé
Délocalisant «la Femme infidèle» de Chabrol dans la Russie contemporaine, le cinéaste met en parallèle l’effondrement d’un couple et la guerre en Ukraine dans une allégorie d’une étrangeté assumée.
Neuf ans après Faute d’amour, après l’exil et la maladie, un Covid long qui l’a plongé dans le coma et l’aphasie, Andreï Zviaguintsev, remis sur pied, revient au cinéma et à Cannes avec un remake de la Femme infidèle de Claude Chabrol sis dans la Russie de 2022, pendant les premières semaines de l’invasion de l’Ukraine. Sur fond de départs massifs hors du pays, un quadragénaire nommé Gleb, chef d’une entreprise de transport dans une ville sans nom (le film a été tourné en Lettonie), s’inquiète avant tout pour son business et se voit contraint de livrer une partie de ses employés à la conscription, pour les envoyer mourir au front. Il se rend compte que Galina, sa parfaite épouse qui n’en peut plus de son rôle de femme au foyer, s’éloigne de plus en plus de lui. Quand il se renseigne et découvre qu’elle a un amant, les choses tournent mal pour tout le monde.
(…) ce n’est pas, temps de guerre et d’ultraviolence oblige, l’indécidabilité du mal que travaille ici Zviaguintsev, plutôt une forme d’explicite qui cherche le parallèle entre le passage à l’acte de Gleb, la réaction imprévisible qu’il suscite en Galina, et la situation politique et militaire, très présente mais filtrée par la fausse conscience de personnages qui se trouvent du mauvais côté de l’histoire (…).
Luc Chessel, in Libération, 19 mai 2026
Le mot CinÉduc :
On entre dans Minotaur en douceur, progressivement, avant de ressentir le choc.
Le film mêle regard intime sur ses personnages, en particulier sur le couple de Galina et de Gleb, et regard politique sur la Russie d’aujourd’hui en guerre. Deux regards acides qui soulignent la corruption morale et l’absence de scrupules à toutes les échelles. L’esthétique du film est au diapason de cet univers noir qu’il dépeint et nous laisse dans un constat terrifiant.
